PÉROU


PÉROU
PÉROU

Peu de pays présentent des ensembles géographiques aussi continus et contrastés que le Pérou. Les 1 285 216 km2 de cette république andine, disposés de l’équateur au 18e degré de latitude sud, se répartissent entre: le désert pacifique, traversé par une trentaine d’oasis, long liséré entre les Andes et l’Océan qui couvre 15 p. 100 de la surface péruvienne; les Andes, larges de 300 à 400 km dans le Sud, où aucun col ne descend au-dessous de 4 000 m dans le Sud et le Centre, mais qui s’amincissent dans le Nord en même temps qu’elles s’abaissent; enfin, les plaines et les collines forestières de l’Amazonie, à l’est, qui occupent plus de 60 p. 100 du territoire.

L’importance démographique et économique de chacun de ces ensembles géographiques est inversement proportionnelle à la surface qu’il occupe. Partout, la population se répartit en archipels, densément occupés, séparés par des espaces inhabités. En 1993, sur une population de près de 23 millions d’habitants, 11 millions vivent sur les 8 000 km2 des oasis du désert côtier, mais la plus grande partie réside dans les villes: Lima, la capitale, rassemble, en 1990, plus de 6 millions d’habitants. Les Andes comptent 7 millions d’habitants; il s’agit de populations surtout indiennes et paysannes, qui occupent les hautes plaines proches du lac Titicaca dans le Sud, les vallées et les bassins du Centre, les versants verdoyants des montagnes septentrionales. En revanche, les vastes étendues forestières de l’Amazonie sont presque vides. La population se groupe le long des rivières ou bien encore dans la région des collines préandines de la ceja de montaña , à proximité des nouvelles routes ouvertes dans la forêt.

L’un des problèmes du Pérou est l’articulation du territoire national à partir de ces trois ensembles géographiques, différents à la fois par les données naturelles, par les formes d’occupation du sol et par le dynamisme économique, mais qui sont parfois complémentaires.

Quelques chiffres montrent l’ampleur des transformations du Pérou au cours des dernières décennies. En 1940, le pays comptait 6,2 millions d’habitants; une vingtaine en 1983. En 1940, moins d’un million de Péruviens vivaient dans des villes de plus de 20 000 habitants et les deux tiers étaient concentrés à Lima. En 1983, la population des agglomérations de 20 000 habitants et plus dépassait les dix millions d’habitants dont la moitié résidait dans la capitale. Pour les mêmes années, il y avait 65 p. 100 d’habitants dans les Andes, 28 p. 100 sur la côte, 7 p. 100 dans les régions forestières. Actuellement plus de la moitié de la population vit dans les oasis, mais les sept huitièmes en ville, sept à huit millions dans les Andes, mais qui sont pour les deux tiers des ruraux, et le reste dans les plaines et collines forestières. Triplement de la population totale en une quarantaine d’années, et multiplication par dix de celle des villes: ces deux données montrent l’ampleur des problèmes internes qu’affronte le pays du seul fait de la croissance démographique. À la stagnation actuelle de la population dans les campagnes, qui vieillit par suite de l’exode rural et qui n’intervient que faiblement dans le P.N.B. par ses productions agricoles comptabilisées (moins de 10 p. 100 en 1982), s’ajoute un chômage massif dans les villes où la population est jeune (plus de 60 p. 100 de moins de 20 ans). D’où des difficultés structurelles très nouvelles pour un pays où, du XVIe au XIXe siècle, l’homme était rare.

Au cours des dernières décennies, des excédents de la balance commerciale permettaient de couvrir les paiements de la dette extérieure, mais le gonflement de cette dernière (14 milliards de dollars en 1984), joint à la hausse des taux d’intérêt, a rendu presque impossible le maintien des équilibres extérieurs, d’où des menaces de faillite. À cet égard, la situation du Pérou, marquée par les triples croissances démographique, urbaine et de l’endettement extérieur, est représentative d’une grande partie des problèmes que connaissent les pays du Tiers Monde à la fin du XXe siècle.

On peut considérer que l’indépendance du Pérou, qui commença en fait en 1826 après la reddition du Callao, fut l’œuvre des créoles, non de la masse indienne, plutôt passive, utilisée sans cesse et qui pencha toujours, au cours des événements, du côté du plus fort. Malgré cela, ne doit-on pas considérer que le soulèvement du Tupac Amaru II, qui précéda de quelques décennies la proclamation d’indépendance des Charcas et du Venezuela, ait pu avoir quelque résonance dans les mouvements de libération de l’Amérique du Sud, et du Pérou en particulier?

La République péruvienne a connu une histoire mouvementée. Révoltes, pronunciamientos et guerres, dont la plus cruelle fut celle du Pacifique, se sont succédé à un rythme accéléré, surtout après le bénéfique gouvernement de Ramón Castilla. Les richesses naturelles – guano, nitrates – permirent la naissance d’une classe privilégiée qui prit place à côté de la ploutocratie créole déjà existante. Si la classe moyenne, constituée de Métis plus spécialement, s’est formée au fil des ans et surtout à partir de la Première Guerre mondiale, on ne peut pas dire que la condition des Indiens se soit particulièrement améliorée depuis la fin de la vice-royauté.

Marquée par une certaine instabilité politique, la période qui s’ouvre en 1945 ne se signale pourtant par aucun désastre comparable à la guerre du Pacifique, ni par de longues parenthèses de chaos et d’anarchie comme en connut si souvent le Pérou depuis son indépendance et, en particulier, entre la chute de Leguía (1930) et la fin du sanglant régime du colonel Sánchez Cerro (1933).

Le régime du général Odría, qui se prolonge de 1948 à 1956, n’est certainement pas très tendre à l’égard de ses adversaires. Mais il ne sombre jamais dans les pires extrêmes de la cruauté et de la déraison. En outre, entre 1945 et 1948, et ultérieurement entre 1956 et 1968 – compte tenu d’une intervention militaire en 1962-1963 –, le Pérou vit au total une quinzaine d’années sous des régimes civils, qui respectent tant bien que mal les libertés constitutionnelles. Le trait qui se dégage le plus nettement de cette période, c’est la rapidité du changement économique et social. Que l’on considère certains indicateurs démographiques, la croissance urbaine, l’ampleur des migrations de la sierra vers la côte, l’expansion des exportations (aussi bien traditionnelles, comme le sucre, le coton, le zinc et le plomb, que nouvelles, comme la farine de poisson et le cuivre), la croissance du secteur industriel, le gonflement des dépenses publiques – spécialement en ce qui concerne l’infrastructure et, dans le domaine social, l’éducation –, la société péruvienne subit, entre 1945 et 1970, des transformations extrêmement rapides et profondes, qui soumettent à une épreuve très sévère le fragile arrangement politique sous lequel elle avait longtemps vécu.

La junte militaire qui avait pris le pouvoir au Pérou, le 8 octobre 1968, décidait dix ans plus tard de le remettre progressivement aux civils. Sentiment d’avoir atteint les objectifs ambitieux qu’elle s’était initialement fixés, ou constat d’échec?

Le retour à un gouvernement démocratique s’est fait en deux étapes: élection d’une Assemblée constituante, le 18 juin 1978, qui a achevé ses travaux le 15 juillet 1979; élections générales, en mai 1980, qui ont vu l’écrasante victoire de l’ex-président Fernando Belaúnde Terry. Mais la politique néolibérale appliquée par ce dernier, dans le contexte de la crise mondiale, a plongé, cinq ans plus tard, le Pérou dans une crise économique et sociale sans précédent. Cet échec a entraîné l’élection triomphale d’un candidat réformiste et nationaliste présenté par l’A.P.R.A. (Alianza popular revolucionaria americana): Alan García. Mais ce dernier a déçu les espoirs placés en lui en se révélant incapable d’enrayer la dégradation de la situation et d’affaiblir la guérilla du Sentier lumineux. L’échec des partis politiques traditionnels a entraîné, en 1990, la victoire d’un candidat populiste, Alberto Fujimori. La dérive autoritaire de ce dernier a été compensée, aux yeux de la population, par les coups très durs portés au Sentier lumineux, en particulier à travers l’arrestation de son chef, Abimaël Guzman.

1. Un pays andin

Les Andes

Segment des cordillères pacifiques qui s’étendent de l’Alaska à la Terre de Feu, les Andes péruviennes se caractérisent par leur masse et par leur continuité, traversant le territoire national de la Bolivie à l’Équateur.

Le soulèvement en voussoir, qui date de la fin du Tertiaire, a ployé les séries précambriennes et primaires de l’est, les couches secondaires et tertiaires au centre, le long batholite qui flanque le versant occidental depuis le Chili jusqu’à Chiclayo, au nord du pays. Il s’est accompagné de la construction de volcans, surtout dans le Sud, et de l’étalement de nappes de laves venant recouvrir des plateaux, notamment dans le Centre et dans les Andes méridionales.

La continuité des reliefs montagneux n’exclut pas une grande variété d’aspects, qui diffèrent du sud au nord.

Les Andes méridionales sont larges. À l’ouest, de hauts volcans (le Coropuna culmine à 6 600 m) s’alignent sur 600 km, dominant la retombée désertique vers le Pacifique et les plateaux et les hautes plaines situées au centre du dispositif montagneux. Il s’agit de montagnes sèches. À l’ouest également, la steppe à tolars parsème les plateaux volcaniques, tandis que sur ceux de la puna, dans le Centre, c’est la steppe d’ichu (graminées et fétuques rêches) qui domine. En bordure du lac Titicaca, à 3 800 m, la température moyenne annuelle est de 9 0C, mais il faut opposer une saison humide, entre novembre et mai, pendant laquelle il tombe de 400 à 700 mm d’eau, et une saison sèche, très lumineuse: les gels nocturnes alternent avec un bon ensoleillement dans la journée. À l’est, des cordillères modelées dans des schistes et des granites atteignent 5 500 m et portent quelques glaciers; elles constituent une ligne de faîte au-dessus des plateaux et de la grande flexure orientale, creusée de profondes vallées aux versants revêtus de forêts denses.

La population indienne est dense en lisière du lac Titicaca (plus de 50 hab./km2); elle est composée de petits agriculteurs qui pratiquent un peu d’élevage bovin. Une partie d’entre eux parle l’aymara, d’autres parlent le quetchua, la langue indienne la plus utilisée dans les Andes péruviennes. Les plateaux de la puna sont le domaine d’un élevage extensif de moutons, de lamas et d’alpagas. Avant la réforme agraire, la plus grande partie de la puna était la propriété d’haciendas de plusieurs dizaines de milliers d’hectares. Ces entreprises ont été transformées en coopératives après la réforme agraire de 1970. Mais les terres de certaines d’entre elles sont maintenant revendiquées par les paysans des communautés voisines et sont en cours de démantèlement.

Des mines de cuivre sont exploitées sur le versant occidental désertique (mine de Toquepala). Les basses vallées orientales, chaudes et humides, sont défrichées par des colons indiens, venus de l’altiplano, qui cultivent le café.

En bordure du lac Titicaca, Puno est la capitale d’un vaste département, tandis que Juliaca, développé à un carrefour ferroviaire et routier sur l’altiplano, est un centre commercial. Plus au nord, la vallée de l’Urubamba, «vallée sacrée des Incas», se creuse entre les massifs de la Cordillère orientale et les plateaux de la région du Cuzco. C’est un sillon densément occupé, à proximité duquel se trouve l’ancienne capitale incaïque. En 1990, la population de Cuzco était estimée à 275 000 habitants; ville administrative, c’est aussi un centre touristique favorisé par la richesse des monuments incaïques et coloniaux et par la beauté des paysages.

Dans les Andes du Centre, à la latitude de Lima (120) l’opposition reste nette aux étages inférieurs de la montagne entre le versant pacifique sec et le versant amazonien, humide et couvert de forêts. Les plus fortes densités existent dans les bassins situés entre 3 000 et 4 000 m, notamment dans ceux que draine le Mantaro (région de Huancayo). Là on retrouve les gros villages, au plan en damier, situés au centre d’un terroir intensément mis en valeur par des cultures vivrières (maïs, blé, pommes de terre, luzerne pour les animaux). Les plateaux qui les encadrent, couverts de maigres pâturages jusqu’à 4 500 m, étaient la propriété d’haciendas d’élevage. Là également la transformation des haciendas en coopératives n’a pas réglé l’ensemble des problèmes sociaux et économiques. Des communautés essaient de récupérer leurs terres. Des gisements miniers (cuivre, zinc, plomb, argent) sont exploités par Centromin, entreprise nationale qui a pris le relais de la Cerro de Pasco Co expropriée en 1972, ainsi que par des sociétés de moindre importance, péruviennes ou étrangères comme la Compagnie française des mines de Huaron. Les eaux du Mantaro alimentent des centrales électriques qui pourvoient en énergie les mines et la ville de Lima.

À 400 km au nord de Lima, la cordillère Blanche aligne sur 160 km ses sommets englacés; à 6 768 m, le Huascarán est le plus haut sommet du Pérou. Il domine le callejón de Huailas , vallée longitudinale du Santa, foyer de population paysanne, sinistré lors du tremblement de terre de 1970 qui a fait une soixantaine de milliers de victimes.

Dans les Andes du Nord, le dispositif de plateaux et de hautes plaines disparaît. Les montagnes forment un ensemble plus étroit, d’une largeur de 100 à 150 km, dont les crêtes se tiennent entre 3 000 et 4 000 m. Elles sont tranchées sur 500 km par la profonde vallée du Marañón. Les contrastes climatiques s’atténuent entre les deux versants, le désert lèche à peine la base de la montagne à l’ouest tandis que les bassins et les vallées, sous le vent, sont secs, même à l’est. Ces montagnes, plus tièdes et plus arrosées que celles du Sud, sont fortement peuplées. Mais les coupures du relief, l’absence d’exploitation minière, la rareté des villes ont ralenti la mise en place du réseau routier, entraînant un isolement relatif plus accusé que dans les Andes du Centre, et font des Andes septentrionales un secteur oublié de la République péruvienne. Les Andes ne pèsent guère dans l’économie du Pérou contemporain. Leurs populations sont maintenant minoritaires dans le pays. Cependant, leurs paysanneries, saignées par l’exode rural, sont en crise. Les troubles qui les agitent interviennent directement sur l’équilibre politique du pays qui, urbain et côtier, ne peut mettre entre parenthèses ses montagnes et leurs habitants.

La forêt des plaines de l’Est

L’unité du vaste ensemble formé par les plaines de l’Est, qui s’étend sur 700 000 km2, est due à la forêt tropicale qui baigne dans un climat chaud (moyenne annuelle supérieure à 23 0C), où, presque partout, les précipitations dépassent 1 500 mm et peuvent atteindre jusqu’à 6 000 mm: aucun mois n’est sans pluie. Les plaines de l’Amazone et du Madre de Dios reposent sur un bassin secondaire et tertiaire, où l’on relève des structures favorables aux gisements d’hydrocarbures et de gaz. Ce bassin, compris entre les Andes et le socle brésilien, qui affleure à l’est, est parcouru par d’importants cours d’eau (Ucayali, Huallaga, Marañón) qui décrivent des méandres recoupés au fil des crues. Ces rivières ont déposé au cours du Quaternaire des nappes alluviales, entaillées en terrasses emboîtées.

Iquitos, sur le Marañón, accessible depuis l’Atlantique par des navires de mer, est la seule ville importante de la plaine. La population est formée de Métis, petits agriculteurs, bûcherons, récolteurs, installée dans des clairières le long des rivières. Quelques tribus d’Indiens «selvatiques» nomadisent dans la forêt (selva ). La population est moins clairsemée au pied des Andes, dans la frange des collines étagées de 300 à 1 200 m.

Des cultures vivrières (manioc, maïs, bananes) voisinent avec des plantations de café, de thé et de coca. Dans la région du Huallaga, l’élevage bovin se développe. Cependant, la «conquête» du domaine forestier péruvien reste difficile et coûteuse; elle est marquée par une succession d’échecs.

Des routes et des aéroports permettent des liaisons. La «marginale de la selva», rocade routière qui fait le pendant de la «panaméricaine de la côte», relie les zones de colonisation proches des Andes tandis que des branchements permettent des liaisons avec les Andes.

L’Amazonie tiendra-t-elle les promesses attendues par ceux qui y voient une nouvelle frontière permettant de rééquilibrer vers l’est le Pérou au XXIe siècle? Dans les années quatre-vingt, deux problèmes sont posés. L’un géopolitique: comment se traduira l’influence brésilienne sur l’Amazonie péruvienne? L’autre est lié à la production de coca, produit de base de la cocaïne, qui alimente un puissant trafic clandestin tout en procurant d’appréciables revenus à ceux qui la cultivent, la transforment et la distribuent: comment la supprimer et par quoi la remplacer?

La côte

Le climat désertique est le fait géographique déterminant de la frange littorale péruvienne, soumise à l’influence de l’anticyclone du Pacifique sud et de ses balancements saisonniers. Ce désert littoral, généralement tiède et humide, est couvert de brumes la plus grande partie de l’année. Les eaux du Pacifique, à proximité de la côte, ont des températures inférieures de 7 à 8 0C à celles des eaux tropicales situées à la même latitude. Dérivées vers le nord-nord-ouest par les alizés, elles sont très poissonneuses (courant de Humboldt). Dans le Nord, le désert est plus chaud qu’au sud; à proximité de la frontière équatorienne, il laisse la place à une steppe arbustive. En revanche, dans le Sud, comme on l’a déjà noté, le désert monte haut dans la montagne, et l’on passe ainsi d’un désert côtier humide à un désert de montagne, ensoleillé et marqué par de forts contrastes thermiques. Au nord, le désert s’étend sur un bassin sédimentaire (bassin de Sechura), alors que dans le Sud il englobe un bourrelet côtier faillé formé de roches primaires et secondaires, des dépressions tapissées de séries continentales et volcaniques de la fin du Tertiaire et le versant occidental des Andes.

Le désert est traversé par une trentaine de rivières qui descendent des montagnes et sont alimentées par les pluies saisonnières. Au cours des périodes humides du Quaternaire, elles ont étalé leurs alluvions en vastes cônes situés au débouché de la montagne, notamment dans le Centre et le Nord, tandis qu’au sud le soulèvement tectonique récent a entraîné l’enfoncement des rivières dans des vallées étroites. Ces terrasses alluviales servent de soubassement aux périmètres irrigués grâce aux dérivations des rivières ou aux puits. Les surfaces irriguées (environ 800 000 ha) sont mises en valeur par une agriculture moderne, bien équipée, utilisant des engrais chimiques et naturels, dont le guano produit par les déjections des oiseaux de mer. La prépondérance du coton, récolté surtout dans les oasis du Centre et du Nord, de la canne à sucre et du riz dans celles des départements de La Libertad et de Lambayeque décline au profit des cultures vivrières: maïs et luzerne pour le bétail bovin, légumes et fruits pour l’alimentation des villes. Jusqu’à la réforme agraire, 80 p. 100 de la surface appartenait à des haciendas, exploitations modernes qui étaient, les unes la propriété d’une famille, les autres de grandes entreprises de forme industrielle (production de canne à sucre).

Depuis les années soixante-dix, les haciendas sont transformées en coopératives ou bien ont été loties et réparties entre leurs anciens métayers. Les coopératives, dans les années quatre-vingt, traversent une passe difficile: fort endettement auprès de la Banque agraire, mouvements visant au lotissement des terres entre les associés, incertitudes enfin quant au choix des productions. Beaucoup d’entre elles sont en voie de parcellisation et servent de base à l’augmentation du nombre de petits et moyens exploitants agricoles, étroitement liés au marché. Les bas prix des denrées sur le marché mondial n’incitent pas au développement du coton et du sucre, qui étaient à la base de l’agriculture de la côte au cours des dernières décennies. La plus grande partie de ces productions est d’ailleurs maintenant destinée à la consommation intérieure. Les productions vivrières connaissent des aléas et l’élevage industriel est souvent peu rentable, bien que le déficit du Pérou en produits alimentaires reste considérable. La pêche à l’anchoveta , destinée à la fabrication de la farine de poisson, qui avait contribué à l’essor de la côte dans les années soixante et placé le Pérou en tête des producteurs mondiaux, se remet lentement d’une crise profonde dans les années soixante-dix (diminution des bancs de poisson, mauvaise gestion d’un secteur étatisé par le gouvernement militaire du général Velasco). L’orientation vers la conserverie et l’alimentation humaine constitue un relais rentable. La côte qui, au milieu du XXe siècle, contribuait massivement aux exportations du pays, ne joue plus ce rôle dans l’économie nationale. Mais elle pèse sur l’économie par le poids de ses villes: les sept huitièmes de la population des oasis vivent en zone urbaine. Lima s’étend sur une trentaine de kilomètres sur les plaines alluviales du Rimac et du Chillon jusqu’au Pacifique. Port et aéroport se trouvent au Callao. Au noyau colonial, dégradé et qui ne constitue qu’une toute petite partie de l’agglomération, s’ajoutent les quartiers aux larges avenues comme ceux de Miraflores, San Isidro et Monterrico. Mais la majeure partie des surfaces est occupée par des barriadas , quartiers «autoconstruits» par des habitants pauvres et qui correspondent assez mal au terme de bidonville. Y vivent probablement trois millions d’habitants sur les 6,5 millions que compte la capitale. Groupant près du tiers de la population du pays, Lima concentre les quatre cinquièmes de l’activité bancaire et la moitié des importations alimentaires sont destinées à ses habitants.

La deuxième ville du Pérou, Arequipa, compte 634 500 habitants. Ville du désert du sud, elle est donc également une ville d’oasis, mais à 2 400 m entre la côte et l’altiplano. Au nord de Lima, Chimbote, ville champignon, développée par la sidérurgie et la pêche, est en crise; elle deviendra probablement la principale base navale du pays. Trujillo, avec 532 000 habitants, est au centre des oasis sucrières et constitue, comme la ville voisine de Chiclayo, le centre urbain de l’arrière-pays andin. Piura (324 500 hab.) est la capitale d’un département frontalier où des irrigations récentes permettent l’amélioration des productions agricoles, mais où les grands projets industriels des années soixante-dix (industries chimiques notamment) n’ont débouché que sur des réalisations modestes.

L’ensemble de ces villes et de leur oasis est bien desservi par la route panaméricaine et par des lignes aériennes régulières. Le coût des liaisons est réduit entre ces noyaux fortement peuplés et disposés sur une ligne parallèle à la côte, qui constitue l’axe lourd du Pérou contemporain.

2. La conquête de l’indépendance: Pérou et Chili (1816-1884)

La restauration de Ferdinand VII, surnommé «le Désiré» («el Deseado»), sur le trône d’Espagne eut lieu en 1814. Faisant abstraction des libertés accordées au temps de Charles III, de la Constitution de Cadix de 1812 et des progrès idéologiques réalisés depuis 1808, il instaura en Espagne un régime absolutiste. En Amérique, il voulut procéder de la même manière. Or, bien des États s’étaient déjà proclamés indépendants. Il envoya des renforts pour soumettre les rebelles. Ses généraux furent implacables. Cependant, malgré l’émeute du Cuzco (1814), le Pérou lui demeura fidèle.

De tous les pays de l’Amérique latine, il constituait le bastion le plus solide de la monarchie espagnole. Les créoles les plus actifs se trouvaient à Lima, mais ils craignaient l’Inquisition et l’autorité indiscutable du vice-roi Abascal qui, de plus, disposait de forces militaires appréciables, prêtes à écraser toute mutinerie.

El Libertador: San Martín (1816-1821)

C’est de l’extérieur, du sud par le Chili et du nord par l’Équateur, que vinrent les forces qui finiraient par avoir raison des royalistes péruviens. L’artisan principal de l’indépendance péruvienne fut l’Argentin José de San Martín y Matorras, l’un des meilleurs stratèges de son époque.

Après le congrès de Tucumán (juill. 1816), où il exerça un grand ascendant sur les délégués des provinces argentines, San Martín rallia le gouvernement à son projet et put grouper quelque quatre mille hommes, dont un corps excellent de grenadiers à cheval. Puis ayant passé les cols très élevés d’Uspallata et de l’Aconcagua, il infligea le 12 février 1817 une sévère défaite au général péruvien Maroto à Chacabuco (Chili). Désormais, la voie lui était ouverte pour atteindre le cœur du Chili. À quelque temps de là, il fit une entrée triomphale à Santiago, et l’indépendance de ce pays, jusque-là capitainerie générale rattachée à la vice-royauté du Pérou, fut solennellement annoncée un an jour pour jour après la défaite de Maroto.

Le plus difficile restait à faire: la conquête du Pérou. Il ne fallait pas songer à traverser les longs et pénibles déserts de Tarapacá et d’Atacama, mais à pouvoir disposer de navires pour transporter ses troupes. Lord Thomas Alexander Cochrane mit sa flotte au service de San Martín. C’était là une aide inespérée que le destin offrait au général argentin. Il put ainsi faire débarquer ses troupes à Paracas, attaqua le port du Callao. Le successeur d’Abascal, le vice-roi Pezuela, après avoir résisté quelque temps, dut se retirer de Lima.

San Martín, désigné sous le nom de Libertador (Libérateur), fit son entrée à Lima le 28 juillet 1821, et l’indépendance fut publiquement proclamée en l’hôtel de ville. Les royalistes n’avaient pas pour autant renoncé à la lutte dans l’altiplano. Pour venir à bout de la résistance, San Martín demanda des secours à Bolívar. Or il ignorait que ce dernier, qu’il espérait attendre à Guayaquil, l’avait devancé avec l’intention de l’évincer.

Simón Bolívar, successeur de San Martín (1822-1826)

Entré en triomphateur à Santa Fe de Bogotá, Bolívar est nommé président de la république de Grande-Colombie. Par la prise de Guayaquil, qu’il annexa, il voulut s’emparer du Pérou où se trouvaient encore des troupes espagnoles. Il y réussit par la victoire de Junín (août 1824) et surtout par celle d’Ayacucho remportée par le général colombien Sucre (déc. 1824). De fait, le Pérou n’existait plus en tant que vice-royauté. Cependant, le port du Callao, dernière garnison coloniale, ne se rendit qu’en janvier 1826.

Bolívar donna au Pérou une constitution «monocratique» (1825) où transparaissaient ses intentions dictatoriales. Les personnalités péruviennes, qui craignaient ses ambitions politiques démesurées, ne voulant pas d’un président à vie, profitèrent de son départ pour les Charcas (Haut-Pérou) pour se déclarer nation indépendante. Ulcéré, il prit alors sa revanche en s’opposant à la majorité de la population des Charcas, qui désirait fonder une confédération avec le Pérou. Par décret du 9 février 1826, il donna l’indépendance au Haut-Pérou, qui prit alors le nom de Bolivie.

Bolívar voulait former, à l’instar des États-Unis qui s’agrandissaient sans cesse, une confédération des républiques sud-américaines. Mais cet idéal achoppa sur l’opposition ou les réticences des gouvernements: la conférence de Panamá, réunie en 1826, n’aboutit pas, et, en 1830, la Grande-Colombie se scinda pour donner naissance à l’Équateur, au Venezuela et à la Colombie.

Au Pérou, Andrés de Santa Cruz, qui contribua à l’émancipation du pays, gouverna de 1826 à 1827. En 1827, dans le dessein secret de constituer une confédération pérouano-bolivienne, il abandonna son poste pour s’emparer du pouvoir en Bolivie. Des raisons géographiques, historiques et politiques militaient en faveur de cette union, qui exista de facto de 1836 à 1839. Elle n’était pas viable pour plusieurs raisons: la Bolivie craignait d’être dominée par son partenaire plus riche et plus fort: tous les Péruviens n’acceptaient pas non plus volontiers la confédération, en particulier ceux des provinces du nord et du centre du pays. Enfin, l’Argentine et le Chili voyaient mal, près de leurs frontières respectives, la présence d’un bloc puissant qui pourrait les menacer un jour. Aussi, sans plus attendre, le Chili déclara la guerre à Santa Cruz, dont les troupes furent vaincues à la bataille de Yungay (janv. 1839). En conséquence, les deux États durent mener leur destin séparément.

Le temps de la fortune (1840-1868)

Après la chute de Santa Cruz, le Pérou connut une ère de grande prospérité économique et politique. En 1840, en effet, on se mit à exploiter le guano, presque complètement délaissé depuis l’époque incaïque, et l’on découvrit des gisements importants de nitrate dans le désert de Tarapacá. Le gouvernement décréta monopoles d’État les dépôts de guano et de salpêtre. Aussi le Trésor péruvien vit-il sa situation s’améliorer d’une manière sensible. Un règlement d’exploitation fut élaboré et imposé par Ramón Castilla, métis natif de Tarapacá précisément, qui fut élu président de la jeune république (1845-1851 puis 1855-1862). Politique habile et actif, il sut gagner à sa cause les Indiens et les Noirs par l’abolition des tributs obligatoires imposés aux premiers et la suppression de l’esclavage que subissaient les seconds. Grâce à cette politique et à l’heureuse conjoncture économique, les devises affluèrent au Pérou, la monnaie nationale fut appréciée.

La prospérité et la stabilité politique péruviennes entraînèrent la venue de techniciens étrangers et d’immigrants (notamment d’un prolétariat chinois qui se fixa dans les plaines littorales), mais elles éveillèrent aussi la jalousie du Chili, qui, à son tour, se mit à prospecter le désert d’Atacama en territoire bolivien, et découvrit d’importants gisements de nitrate.

En 1863, une escadre espagnole relâcha au Callao, apparemment en vue de procéder à des recherches d’ordre scientifique. En fait, le gouvernement d’Isabelle II acceptait mal la perte du Pérou, surtout depuis qu’il connaissait les bénéfices énormes rapportés par l’exploitation du guano et du nitrate. Les prétendues investigations scientifiques finirent par prendre une tournure insolite. Les Espagnols tentèrent, en effet, de faire accepter leur autorité à la République péruvienne; leurs prétentions furent rejetées. En guise de représailles, les îles Chincha, recouvertes de fientes fertilisantes, furent saisies par les Espagnols. Le Pérou déclara la guerre à l’Espagne (1864) et entra dans une alliance avec le Chili, la Bolivie et l’Équateur. Valparaiso fut bombardée plusieurs fois par la marine espagnole, qui voulut écraser aussi Le Callao. Ce port résista farouchement et remporta une victoire décisive contre l’ennemi, qui dut se retirer définitivement (1866). La guerre greva cependant lourdement le Trésor péruvien, et il fallut prendre des mesures économiques très strictes.

Crises intérieures et guerre avec le Chili (1868-1884)

Élu en 1868 Nicolás de Piérola exerça une véritable dictature qui se révéla inefficace. Il confia, en effet, le portefeuille des Finances à l’inapte José Balta. Celui-ci, au lieu de prendre les dispositions économiques qui s’imposaient pour remettre en état le Trésor, entreprit des travaux publics dispendieux: construction d’un chemin de fer menant du Callao aux mines de Tarapacá, érection d’édifices administratifs, de monuments, plantation de parcs. Ayant ainsi vidé les caisses de l’État, il fit hypothéquer les ressources du Pérou, pour 164 millions de soles, à la compagnie française Dreyfus et Cie; il eut recours aussi à des emprunts qu’il contracta auprès de l’Angleterre. À la fin de sa gestion, les deux tiers des revenus de la nation suffisaient à peine à payer les intérêts des dettes extérieures.

En 1872, Manuel Pardo remplaça Piérola: il sut s’entourer de ministres habitués aux affaires et aux problèmes économiques, qui appartenaient à l’aristocratie foncière et à la ploutocratie issue de l’exploitation du guano et du salpêtre. Ces «civilistes» partagèrent le pouvoir avec les militaristes jusqu’à la fin du siècle.

Le Chili, envieux de la prospérité du Pérou, s’était mis à exploiter le désert d’Atacama et tendait même à empiéter sur le territoire péruvien. La frontière entre les Charcas et le Chili avait été fixée en 1787 au río Salado (à 260 de latitude sud). Or, la Constitution chilienne de 1823 situait de manière très imprécise ses limites septentrionales en plein désert d’Atacama. En 1842, le Chili, nonobstant les réclamations du gouvernement bolivien, prit le contrôle de l’exploitation du nitrate jusqu’au 23e degré de latitude sud, et occupa Mejillones et Antofagasta.

Un traité secret d’entraide mutuelle fut conclu entre le Pérou et la Bolivie en 1873, sous le gouvernement de Manuel Pardo. C’était là un accord qui convenait à l’économie péruvienne, laquelle voyait ses nitrates dépréciés par la concurrence chilienne. En 1876, Lima expropria les détenteurs des concessions de Tarapacá. La Bolivie, de son côté, imposa une nouvelle taxe sur les nitrates de la compagnie chilienne d’Antofagasta. Celle-ci, qui avait investi d’énormes capitaux dans la construction d’un port et d’un chemin de fer, refusa; la Bolivie annula alors sa concession (février 1879) et enjoignit à ladite compagnie de quitter les lieux. Là-dessus, sans préavis, les troupes chiliennes s’emparèrent de la zone limitée au nord par le 23e degré de latitude sud. Elle comprenait Antofagasta, Mejillones et les mines andines de Caracoles. La Bolivie déclara la guerre au Chili en mars 1879 et y entraîna le Pérou qui, ne pouvant dénoncer le traité de 1873, reçut un ultimatum chilien, qu’il repoussa.

Les hostilités s’engagèrent d’abord sur mer. La flotte chilienne, mieux équipée, affirma très rapidement sa supériorité et mit ainsi fin à la guerre navale. Sur terre, le Chili battit les armées alliées à Tarapacá (nov. 1879), occupa Arica (juin 1880), et, malgré l’intervention diplomatique des États-Unis, envahit le Pérou. Cette première phase de la guerre se termina par l’occupation de Lima, qui avait capitulé en juin 1881. La seconde phase, qui se déroula dans les Andes et l’altiplano, mit aux prises les populations andines et l’armée chilienne. Malgré les victoires remportées par les généraux Miguel Iglesias et Andrés A. Cáceres, le sort des armes fut en définitive favorable aux Chiliens, et la guerre prit fin après la bataille de Huamachuco (juillet 1883).

Le traité d’Ancón, signé entre le général Iglesias et le Chili en octobre 1883, était désastreux pour le Pérou, qui sortait de cette guerre considérablement affaibli. La guerre avait frappé à peu près toutes les familles péruviennes. Le pays était ruiné, ses principaux ports détruits, sa marine anéantie; l’ennemi avait pillé, saccagé ses œuvres d’art, ses monuments nationaux. Les conditions imposées par le vainqueur furent impitoyables: le Pérou fut amputé de toute la zone australe qui comprenait Tarapacá, Iquique, Camarones, Tacna, Arica, soit du 21e degré au 18e degré de latitude sud. Les villes d’Arica et de Tacna devaient, après dix ans d’occupation, choisir leur destin par un plébiscite. En 1894, le gouvernement de Lima voulut faire respecter les clauses du traité d’Ancón; mais le Chili, fort de sa puissance, temporisait. Il fallut attendre 1929 pour que les clauses dudit traité fussent enfin prises en considération. Seule Tacna fut rendue au Pérou; Arica restait en territoire chilien, mais le Pérou y obtenait la concession d’une douane, d’une gare et d’un hangar.

3. Le contrôle financier de l’étranger (1884-1970)

Le gouvernement péruvien put, après quelques années de marasme, trouver une solution à cette situation catastrophique. Il signa en 1890 un accord commercial avec la Grande-Bretagne et d’autres créditeurs étrangers qui constituèrent la Peruvian Corporation, moyennant l’extinction de la dette extérieure s’élevant à 50 millions de livres et trente-trois paiements annuels de 80 000 livres. Aux termes de l’accord, cette compagnie pouvait contrôler les chemins de fer péruviens pendant soixante-six ans; elle avait le droit d’exploiter à sa guise toutes les réserves de guano, les puits de pétrole, et de naviguer librement sur le lac Titicaca. En outre, elle avait la libre disposition de sept ports péruviens.

Pronunciamientos et dictatures (1884-1930)

Après le deuxième gouvernement de Nicolás de Piérola (1879-1884), les militaristes prirent les rênes du pouvoir: le général Iglesias d’abord (1884-1886), puis le général Cáceres (1886-1890), qui signa l’accord sur la Peruvian Corporation. Cáceres, après son premier mandat, fut réélu (sept. 1894), mais renversé sept mois après par une coalition de démocrates (représentés par Piérola) et de civilistes «pour la défense de la liberté électorale, et de la liberté de suffrage». En mars 1895, en effet, l’armée révolutionnaire, commandée par Piérola, attaqua la capitale, Lima, et finit par s’en rendre maîtresse après de durs combats. Piérola fut réélu pour la troisième fois (1895-1899): ce mandat lui réussit, puisqu’il profita du «boom» du caoutchouc exploité dans les forêts amazoniennes. Il donna un grand essor à l’industrie technique, fit construire des édifices publics et plaça l’armée sous la direction de cadres français.

Au XXe siècle, le Pérou passa des mains des civilistes, Eduardo López de Romaña (1899-1903) et José Pardo, universitaire (1904-1908) aux militaristes: Augusto Bernardo Leguía (1908-1912), Oscar R. Benavides (1913-1915). Leguía revint au pouvoir après un coup d’État. Réélu en 1920, il réforma la Constitution de Ramón Castilla et gouverna le pays jusqu’en 1930 en s’entourant d’une cour de flatteurs. Démagogue, Leguía, qui appartenait à la franc-maçonnerie, s’entendait avec les catholiques, disait en parlant des Indiens: «Nos frères les Indiens» («Nuestros hermanos los Indios »), mais n’apportait aucune amélioration à leur situation misérable. Il admit le caciquisme et laissa faire les gamonales , propriétaires terriens, dans les Andes; il toléra la fraude électorale. Pratiquant un népotisme éhonté, il laissa entrer sans nécessité les capitaux étrangers, américains surtout, accroissant ainsi la dette extérieure, mais enrichissant ses proches et ses amis.

Naissance d’un mouvement marxiste: l’A.P.R.A. (1930)

En 1930, pour lutter contre l’immoralité régnante, conséquence de la crise économique qui sévissait au Pérou comme dans le monde entier, un soulèvement eut lieu contre Leguía. On jeta le «géant du Pacifique» en prison. C’est alors que commença à militer l’A.P.R.A. (Alianza popular revolucionaria americana), fondée à Paris en 1924 par Victor Raul Haya de la Torre. Ce mouvement groupa la jeunesse anticiviliste pour former un véritable parti pérouaniste, antiyankee, d’inspiration marxiste, mais non communiste.

Haya de la Torre reprenait dans son programme l’idéal bolivarien de l’union continentale des États latino-américains; il y ajoutait la nationalisation des terres et de l’industrie, pour défendre les intérêts des Indiens. Son indigénisme cependant se limitait au plan politique: les terres, aujourd’hui encore, appartiennent aux riches créoles; les ayllus indigènes, c’est-à-dire les vieilles communautés, antérieures même aux Incas, ne possèdent à présent que 5,7 p. 100 des terres arables contre 82,4 p. 100 aux latifundia créoles. Dans l’altiplano, la population agricole autochtone est encore liée à la propriété par des obligations personnelles qui la maintiennent en état de servitude, avouée ou dissimulée.

Les candidats de l’A.P.R.A. ont toujours été évincés de la présidence. En 1930, Haya de la Torre, qui avait toutes les chances d’être élu, étant donné sa popularité, se présenta contre Luis M. Sánchez Cerro, qui avait renversé Leguía (pronunciamiento d’Arequipa). Or, l’armée contrôlait les urnes et Sánchez Cerro prit le pouvoir. Après quoi celui-ci fit jeter son concurrent en prison, et déclara son parti hors la loi. À Trujillo, ville où résidait habituellement Haya de la Torre, une rébellion éclata alors. Elle fut réprimée sans pitié, et des centaines de partisans apristes furent fusillés, d’autres incarcérés.

Le régime tyrannique de Sánchez Cerro ne pouvait durer. Lui-même fut assassiné en 1933. Un autre militaire, l’ancien président Oscar B. Benavides, lui succéda. Les élections présidentielles devaient avoir lieu en 1936; cette fois encore le candidat apriste aurait dû l’emporter, mais Benavides suspendit purement et simplement les opérations électorales, et se fit confirmer les pleins pouvoirs par le Congrès de Lima. Les mouvements de protestation des apristes furent muselés: Benavides, à son tour, supprima le parti, en exila le leader, et put ainsi gouverner à sa guise jusqu’en 1939.

Cette année-là, Manuel Prado Ugarteche, élu président, put compter sur une aide financière substantielle des États-Unis. De nets progrès furent réalisés dans le commerce et l’industrie; les exportations s’accrurent et la monnaie nationale fut réévaluée. En 1945, le Pérou, sans doute pour complaire à son principal créditeur, rompit les relations avec l’Axe et déclara la guerre à l’Allemagne et au Japon.

4. Le Pérou contemporain

L’échec de la première «convivencia»

La fin de la Seconde Guerre mondiale coïncide avec la fin du premier mandat du président Manuel Prado, qui avait succédé en 1939 au maréchal Benavides. On peut caractériser le régime péruvien de cette époque comme une coalition de l’armée et d’éléments civils conservateurs, dans laquelle l’armée joue un rôle d’arbitrage (très évident pendant la présidence de Benavides, plus discret, mais tout aussi décisif pendant le gouvernement du civil Prado). Cette coalition a comme objectif de barrer la route à l’A.P.R.A. et à son chef, Haya de la Torre.

Les chefs de l’armée n’oubliaient pas l’insurrection de Trujillo: en mai 1932, la troupe s’était trouvée engagée à fond dans une impitoyable répression contre les apristes, exaspérés par la persécution de Sánchez Cerro, qui avaient cherché à s’emparer de la ville et des haciendas voisines, où leur implantation était relativement ancienne et très forte. Après un succès initial des insurgés, l’armée avait repris la ville et s’était alors livrée à des exécutions massives contre les militants apristes, en représaille de l’assassinat par les révolutionnaires d’un certain nombre d’officiers. Haïe des chefs militaires, l’A.P.R.A. l’était aussi de l’oligarchie, dont l’hostilité dérivait de causes multiples. Les unes étaient particulières et personnelles, comme l’animosité entre la famille Miró Quesada, propriétaire du journal El Comercio , et Haya de la Torre. Les autres, plus générales, tenaient à l’idéologie et au programme de l’A.P.R.A., spécialement à son indigénisme militant, qui apparaissait comme la pire des menaces à l’oligarchie des grandes familles créoles.

En 1930 et 1945, l’establishment péruvien hésite entre deux stratégies de lutte contre l’A.P.R.A.: s’en débarrasser, ou la «récupérer». Les tenants de la ligne dure (El Comercio ), qui affectent de voir dans l’A.P.R.A. le déguisement de l’Internationale communiste, entendent maintenir à tout prix le parti de Haya de la Torre hors la loi, interdire ses journaux, l’empêcher de présenter des candidats aux élections. Le risque d’une telle politique poursuivie après la fin de la guerre était de confirmer le caractère autoritaire du régime au moment où la victoire des Alliés rend plus insistante la demande des libertés, en particulier de la part des intellectuels et des étudiants.

Un compromis fut négocié, avec l’assentiment, et peut-être même à l’initiative, d’une des plus hautes autorités de l’armée et de l’État, l’ancien président de la République, le maréchal Benavides. Les grandes lignes de l’accord acceptaient les demandes modérées, sur lesquelles l’A.P.R.A. n’avait jamais cédé: légalisation du parti, liberté de la presse, d’association et de candidature. En échange de ces concessions, qui mettaient fin à la proscription dont elle avait souffert depuis 1931, l’A.P.R.A. se résignait à soutenir la candidature à la présidence de la République du docteur José Luis Bustamante y Rivero, homme relativement peu connu (il était alors ambassadeur à La Paz), apprécié pour sa discrétion et sa dignité, et qui n’avait jamais eu avec les apristes que des relations assez neutres. Bustamante fut élu sans difficulté contre un candidat militaire soutenu par El Comercio , le général Ureta, et prit régulièrement possession de ses fonctions de président de la République le 28 juillet 1945.

La transaction qui avait abouti à sa désignation comme chef de l’exécutif portait la marque de la prudence et du réalisme de l’establishment : pourquoi le compromis devait-il aboutir à l’échec? La personnalité même de Bustamante, la conception qu’il se fit de son rôle de président de la République ont sans doute contribué à compliquer ses relations avec les apristes. En effet, l’A.P.R.A. s’était assuré la majorité absolue à la Chambre des députés et elle constituait également le groupe le plus nombreux au Sénat. Mais Bustamante, s’il offrit quelques portefeuilles aux apristes, manifesta clairement qu’il entendait rester «au-dessus des partis»; aussi la méfiance s’établit-elle dès le début entre l’exécutif et le groupe le plus nombreux du Parlement.

Empêtré dans son rôle d’«arbitre», le président, après avoir pris ses distances vis-à-vis de l’A.P.R.A., ne parvint pas à définir une politique qui fasse alternative avec celle de la majorité parlementaire et il perdit pied. Dans la crise qui marque les années 1945-1947 deux facteurs complémentaires ont joué un rôle décisif. D’une part, la légalisation du parti apriste produisit un formidable effet de décompression; les grèves se multiplièrent et l’agitation universitaire s’exaspéra. En même temps, une résistance farouche à l’A.P.R.A. s’organisa: les plus «réalistes» parmi les conservateurs s’inquiétaient surtout de la «démagogie» apriste, mais le public en général se cabrait devant les démonstrations de force, l’«arrogance» (prepotencia ) d’un parti de masse qui multipliait les manifestations et affectait une très grande rigueur hiérarchique (verticalidad ). L’A.P.R.A. fut d’abord isolée, puis de plus en plus violemment mise en accusation. Très vite, toutes les forces politiques organisées se coalisèrent contre elle, des communistes aux conservateurs du Comercio , et menèrent contre l’ennemi commun une «lutte à mort».

À la fin de 1947, la coalition, qui de 1931 à 1945 avait maintenu l’A.P.R.A. hors la loi, est reformée. L’assassinat du directeur d’un des journaux les plus importants de Lima, La Prensa , fut exploité à fond contre l’A.P.R.A., et la mécanique parlementaire se trouva bloquée par le retrait sur l’Aventin d’un groupe de sénateurs; faute de quorum au Sénat, le Congrès ne pouvait plus siéger. Dans l’ordre économique, prétendant réduire le déficit commercial, et dans le dessein de maintenir la parité de l’unité monétaire péruvienne, le sol, avec le dollar, les apristes proposèrent le contrôle des changes. Pour faire face à la hausse des prix intérieurs, un contrôle des prix, doublé de rationnement, fut également institué. Ces mesures, avec lesquelles l’exécutif était d’accord, suscitèrent une opposition véhémente, habilement exploitée par les organes de presse liés aux milieux d’affaires, et spécialement à l’agriculture d’exportation. L’exécutif et la majorité apriste du Congrès se trouvèrent solidairement impliqués dans une double accusation: ils livraient la société à la violence et à l’anarchie, ils ruinaient la richesse nationale.

Que le général Manuel A. Odría ait prêté son sabre aux « forces vives » pour mettre un terme à l’« expérience démocratique » inaugurée en 1945 ne relève pas purement de l’histoire événementielle. En 1962, on verra « la force armée » prendre le pouvoir par un coup d’État « institutionnel ». En 1968, le scénario sera confirmé et perfectionné; le coup d’État sera alors exécuté non par un individu, mais par les chefs de l’état-major. La situation du général Odría est tout à fait différente. Il avait été en 1947 ministre de l’Intérieur, après l’assassinat du directeur de La Prensa , et, à ce titre, était connu dans le milieu politique. Mais il n’était pas, et n’avait jamais été, un des principaux chefs de l’armée. D’ailleurs celle-ci, au moment où il fit son pronunciamiento, était très profondément divisée par des rivalités personnelles. En outre, à cette époque, les milieux militaires étaient ébranlés par la tentative de soulèvement conduite au Callao par quelques éléments liés au parti apriste. Quelles que soient les obscurités dont cette affaire demeure aujourd’hui encore enveloppée, il est difficile de ne pas y voir l’indication que des contacts avaient été pris entre certains chefs militaires et certains chefs apristes pour sortir de l’impasse où était enfermé le régime civil, bloqué à la fois par l’antagonisme entre le président et la majorité apriste, et par la paralysie d’un Congrès déserté par la droite.

Le régime Odría et la «revolución restauradora»

Un soulèvement de la flotte, qui échoua, eut lieu le 2 octobre 1948 au Callao. Le 28, le général Odría déposa le président Bustamante. Pendant huit ans, le Pérou fut de nouveau soumis au pouvoir d’un militaire.

La substitution de Bustamante par Odría est la dernière grande victoire politique de la classe dirigeante traditionnelle. Depuis 1931, les conservateurs les plus «durs» professaient qu’aucun arrangement n’était possible avec l’A.P.R.A. Le chaos sur lequel avait rapidement débouché le compromis de 1945, la tentative de soulèvement de la flotte, qui évoquait l’insurrection de Trujillo, autorisaient les «durs» à proclamer que la mise hors la loi de l’A.P.R.A. était la condition nécessaire et permanente de l’ordre public. De leur côté, les milieux d’affaires (les «barons» du sucre et du coton groupés dans la Sociedad nacional agraria, les propriétaires de mines, le commerce et la banque, toutes catégories qui trouvaient dans La Prensa un porte-parole très adroit) remportèrent une victoire moins bruyante, mais de portée considérable. L’échec de la politique de contrôle des changes et des prix, mise en place par l’administration du docteur Bustamante, permit à l’oligarchie (on désigne sous ce nom l’ensemble des grands intérêts d’exportation) de faire admettre qu’il n’y a pas de salut en matière économique en dehors d’une certaine orthodoxie «libérale» recommandant la libre exportation et importation des biens et des capitaux.

Dans l’esprit de la droite qui, tous secteurs confondus, appuyait à ses débuts la revolución restauradora , le pacte avec le général Odría avait un sens très clair: le nouveau régime s’engageait à assurer «l’ordre» et à ne pas entraver «le libre jeu des forces économiques». Le général Odría suivit d’abord les grandes orientations que lui recommandaient ses mentors de l’oligarchie: il dévalua le sol, instaura dès 1950 une liberté presque complète des changes, réduisit le déficit budgétaire, mit fin au rationnement et aux contrôles, et parvint à rétablir entre 1950 et 1953 une quasi-stabilité des prix de détail – moins de 5 p. 100 de hausse moyenne par an, pour la période, dans la région de Lima-Le Callao. Ces résultats furent obtenus dans une conjoncture d’expansion de la production agricole, des exportations et des travaux publics. Le boom de la guerre de Corée y contribua pour beaucoup. Mais le gouvernement, par son programme de grands travaux, créait des emplois pour les travailleurs sans qualification qui commençaient à affluer à Lima. La construction de bâtiments administratifs, d’hôpitaux, d’écoles, etc., avait l’avantage de réduire les tensions sociales et de retirer aux syndicats, alors en majorité apristes et soumis à une répression très dure, un thème d’agitation.

La revolución restauradora se présente comme une tentative adroite, et finalement assez réussie, pour faire rendre à la société péruvienne traditionnelle ses meilleures performances sans mettre en question le rapport des forces sur lesquelles elle reposait. Le secteur d’exportation continue à jouer le rôle décisif. La grande masse de la population reste à l’écart du pouvoir politique. Les secteurs populaires, préalablement organisés, perdent, par la proscription de l’A.P.R.A., tout moyen d’expression légal. Les paysans indigènes restent enfermés dans leurs communautés. Toutefois, la revolución restauradora fait état d’une certaine prétention « justicialiste ». Vis-à-vis des masses urbaines, le gouvernement a un souci très manifeste: leur assurer un emploi, éviter la dégradation de leurs conditions de subsistance. En fait, plus que de « justicialisme », c’est de paternalisme qu’il faudrait parler.

En 1954, le régime Odría avait déjà atteint et dépassé sa période d’apogée. Des difficultés économiques sérieuses l’assaillirent dès la fin de la guerre de Corée, qui entraîne une baisse des exportations. En outre, le déficit des finances publiques réapparaît. Le gouvernement, péchant par optimisme, avait engagé des programmes dont il ne pouvait plus assurer la couverture par ses recettes courantes. Aux effets de ce financement inflationniste s’ajoutèrent les effets de la politique de crédit. Les prix intérieurs recommencèrent à monter, la balance commerciale se dérégla, à la fois parce que les exportations plafonnaient et parce que les importations, stimulées par la demande intérieure (de biens d’équipement comme de biens de consommation), continuaient à croître. La stabilité du change fut de nouveau menacée et replaça les autorités devant le dilemme: «décrochage» du sol, ou recours aux politiques «de contrôle».

Cette deuxième solution était inacceptable pour les secteurs de l’oligarchie qui avaient, au départ, cautionné l’opération Odría. Quant à l’amputation du sol, le gouvernement s’y refusa pour d’évidentes raisons de prestige. L’oligarchie prit de plus en plus nettement ses distances à l’égard du général Odría, que le calendrier électoral, qui prévoyait des élections générales en 1956, plaçait devant un choix politique très délicat.

Le coup d’État avait eu lieu en octobre 1948. En 1950, le général, après avoir exercé la présidence d’une junta , avait arrangé des élections, s’était fait élire président de la République et s’était assuré un Congrès de complaisance. Les formalités constitutionnelles étaient donc sauves. Mais sa décision de se faire élire président de la République en 1950 marqua la fin de sa lune de miel avec l’oligarchie, dont certains secteurs semblent avoir rêvé que, après avoir rétabli l’ordre, il s’effacerait au profit d’un gouvernement civil entièrement contrôlé par la classe dirigeante traditionnelle. Odría ayant préféré confirmer son pouvoir, quitte à l’exercer selon les formes ou les apparences constitutionnelles pendant les six années d’un mandat présidentiel, se trouvait en 1956 au bout du rouleau. En effet, la Constitution de 1933 lui interdisait de se faire immédiatement réélire. Or, la situation politique dans laquelle se trouva le Pérou, à partir de 1953-1954, rendait particulièrement risqué pour le général de passer outre à la Constitution: la classe dirigeante traditionnelle ne l’appuyait plus, et elle encourageait l’opposition des secteurs de l’armée hostiles à Odría, qui commencèrent à s’agiter dès le début de 1954 – comme l’atteste en particulier une tentative, d’ailleurs rapidement réprimée, du ministre de la Guerre, le général Noriega.

Les élections de 1956 offrent un cas du plus haut intérêt si l’on veut saisir le fonctionnement du régime péruvien « classique ». En 1956, le recours au suffrage était inévitable. Mais si le chef de l’État ne pouvait plus s’y soustraire, il pouvait encore infléchir les règles du jeu. Son povvoir était pourtant limité par l’absence de force politique le soutenant (le Partido restaurador del Perú constitué par Odría et dont la création artificielle a été dénoncée comme une « manœuvre du pouvoir » restant sans répondant dans la masse). Surtout, la force du parti apriste, proscrit depuis 1948, n’était guère entamée, et dès lors qu’on parlait d’élection, l’A.P.R.A. redevenait un des acteurs principaux du jeu politique.

La négociation conduite en 1956 entre les apristes, le gouvernement et la droite classique, répéta à beaucoup d’égards le schéma de 1945. Il s’agissait cette fois encore pour les apristes d’obtenir la légalisation de leur parti, et, pour leurs interlocuteurs, de prendre toutes les garanties possibles pour limiter la portée de cette inévitable concession. En fait, le gouvernement sortant et la droite classique étaient demandeurs vis-à-vis de l’A.P.R.A. Le gouvernement savait qu’il ne parviendrait pas à organiser des élections si l’A.P.R.A. les boycottait. Les politiciens de droite le savaient aussi. Mais, en outre, ces politiciens étaient en concurrence pour les suffrages de l’A.P.R.A., qui devenait l’arbitre entre les candidats, ou plutôt un tertius gaudens qui s’employait à faire monter les enchères à son profit. Il est vrai que parmi les trois candidats, Hernando de Lavalle, Manuel Prado, Fernando Belaúnde, ce dernier se comporta comme l’outsider qui, par sa présence, dérangeait les calculs des milieux conservateurs et des politiciens traditionnels. Non pas que Belaúnde fût en aucune manière un homme nouveau (il est issu d’une vieille famille d’Arequipa, alliée aux meilleures familles du Pérou), mais les Belaúnde n’appartenaient pas aux secteurs les plus riches de l’oligarchie. Le candidat, don Fernando, architecte estimé, avait exercé des fonctions d’enseignement et des responsabilités professionnelles. À ce titre, il était en contact avec la «jeunesse des écoles» et avec les secteurs professionnels les plus modernes. Aussi chercha-t-il à se présenter comme le non-conformiste qui, refusant les compromissions du système, pourrait capitaliser les espérances des «jeunes» et des «forces vives». Malgré son charme, le sort de sa candidature fut scellé lorsque les dirigeants apristes décidèrent de faire voter leurs fidèles pour Manuel Prado, qui s’était très explicitement engagé à abroger immédiatement et sans délai les mesures discriminatoires contre l’A.P.R.A.

La seconde «convivencia»; ses limites

Manuel Prado

Le président élu, Manuel Prado, semble s’être fixé comme principal objectif de garder le contrôle du jeu politique, pour parvenir, coûte que coûte, au terme de son mandat. Il y réussit presque, puisque le coup d’État qui le déposa en même temps qu’étaient annulées les élections de 1962 eut lieu seulement dix jours avant la transmission régulière de ses pouvoirs constitutionnels à son successeur.

À la différence de Bustamante en 1945, Prado disposait, au Parlement, de l’appui d’une majorité de partisans qui lui étaient personnellement dévoués. Au Congrès élu en 1956, l’A.P.R.A. ne pouvait compter que sur quelques partisans et quelques alliés. En deuxième lieu, Manuel Prado, en raison de la richesse exceptionnelle de sa famille, de ses positions très solides à la fois dans la banque, le monde des affaires et dans la presse, en raison aussi de ses alliances avec les autres grandes familles, pouvait s’appuyer sur un réseau serré d’amis, de parents, de clients. En outre, il n’avait pas, du moins au début, à se préoccuper d’une immédiate intervention militaire: l’armée était sortie démoralisée et discréditée du régime Odría et surtout des difficiles transactions qui en avaient marqué la fin. Quant à ses relations avec l’A.P.R.A., elles ne posaient pas à Manuel Prado de problèmes trop aigus. Haya de la Torre, bien que suivant de près l’évolution interne de son parti, passait alors le plus clair de son temps à l’étranger. Et entre le président et lui, toute une série d’intermédiaires maintenaient le contact. De son côté, Manuel Prado s’en tint scrupuleusement au pacte de la convivencia . Le parti apriste jouit de garanties étendues; de hautes fonctions diplomatiques furent confiées à un certain nombre de ses dirigeants. Son secrétaire général était consulté lorsque des choix délicats se présentaient au président. D’ailleurs, le parti apriste pensait eux élections de 1962 – qui offraient à Haya sa dernière chance d’accéder à la présidence – et il entendait les aborder dans les meilleures conditions.

Pourtant les débuts du second mandat de Manuel Prado furent difficiles. Il gouverna d’abord avec ses amis, mais l’autorité de ses premiers cabinets resta faible. En outre, en 1956-1957, l’économie péruvienne fut placée à la fois devant un déséquilibre assez grave de la balance commerciale, consécutif à la baisse des prix du plomb et du zinc, et devant un accroissement rapide de la demande intérieure entraînée par le déficit budgétaire. Mais la conjoncture se retourna à partir de 1959, grâce à l’action d’un nouveau Premier ministre, Pedro Beltrán, et au redressement du commerce résultant de l’amélioration du marché des exportations «classiques» (minerais, sucre et coton) et par l’entrée en jeu d’une nouvelle denrée d’exportation, la farine de poisson.

L’appel à Pedro Beltrán constitua, pour le président, une décision difficile et délicate. Don Pedro s’était fait connaître par la rigueur de ses positions en matière économique. Dans son journal, La Prensa , il dénonçait les facilités de l’inflation, s’en prenait au contrôle des prix et au contrôle des changes, prônait l’équilibre budgétaire et soulignait l’absolue nécessité d’un concours important du capital étranger. Ces thèses le rendaient suspect aux apristes, qu’il avait durement combattus entre 1945 et 1948, et lui valaient la réputation d’un «manchestérien attardé» dans les cercles d’intellectuels, d’experts et de professionnels, qui ne croyaient pas à une politique de développement en dehors d’une «planification intégrale». Par ailleurs, Beltrán agaçait les plus traditionnels des conservateurs, auxquels il prêchait en matière agraire et en matière de logement urbain les avantages d’un réformisme prudent mais résolu, et qu’un certain nombre de ses mesures en matière de crédit et de fiscalité avaient contrariés.

Haya de la Torre et Fernando Belaúnde

P. Beltrán, pendant les deux ans et demi de son ministère (1959-1961), réussit sur le plan technique, mais ne parvint pas à dégager la force conservatrice et moderne dont il cherchait à être le chef. Son espoir de jouer un rôle décisif dans les élections de 1962 se perdit en fumée. Deux candidatures s’imposèrent très vite: celle de Haya de la Torre et celle de Fernando Belaúnde. Il serait dérisoire de réduire la lutte entre ces deux candidats à un pur affrontement d’ambitions personnelles. Il n’est pas possible non plus de les opposer comme si le premier était plus ou moins «à gauche» que le second. Le populisme apriste et le populisme belaundiste se présentent tous les deux comme un projet pour incorporer à la vie nationale la masse des exclus, les paysans indigènes en particulier, accélérer leur mobilisation et par là le développement du pays. Mais la clientèle des deux populismes est assez différente. Les résultats électoraux firent apparaître la solidité des forteresses apristes sur la côte nord du pays (el sólido norte ), qui correspondent à l’implantation déjà ancienne de l’A.P.R.A. dans les syndicats des travailleurs de la canne à sucre en particulier. Les belaundistes l’emportèrent à Lima-Le Callao, c’est-à-dire la région la plus moderne et la plus urbanisée, et dans le Sud, la région la plus rurale et la plus arriérée du pays. Quant à l’organisation, à la discipline, à l’idéologie, le parti apriste semblait, à la veille des élections, pouvoir compter sur l’héritage d’un long passé de lutte, qui en a fait le premier parti du pays. L’organisation belaundiste, mise en place seulement après 1956, était beaucoup plus hétérogène; elle recrutait à la fois plus «à droite» et plus «à gauche» que l’A.P.R.A. Belaúnde prend une position relativement plus radicale en matière de réforme agraire, assez méfiante à l’égard du capital étranger, résolument critique à l’égard du «libéralisme manchestérien», qui lui valut une certaine sympathie de la part de l’extrême gauche, parmi les communistes et les castristes. Mais, comme il s’attaquait à l’A.P.R.A, il s’assurait ainsi les bonnes grâces des conservateurs, qui, sans «avoir rien appris ni rien oublié», se donnaient un petit air de «modernité».

À côté de ces deux candidats, qui développèrent chacun dans son style propre et pour des clientèles distinctes un programme réformiste assez voisin, vint prendre place un troisième homme, le général Odría. L’ancien chef de l’État s’efforça de prendre une position à la fois réaliste et progressiste. Au nom du réalisme, le général condamnait le régime des partis: «La démocratie, ça ne se mange pas» («La democracia no se come »). D’autre part, comme tout le monde, il dénonçait l’«égoïsme de l’oligarchie». En fait, le général comptait sur trois sortes d’appuis. Il faisait appel à la fidélité des caciques locaux et régionaux, qui lui étaient redevables de faveurs et de services qui remontaient au temps de son administration. En deuxième lieu, il avait su se ménager des intelligences dans les milieux d’affaires, qui avaient gardé un bon souvenir de son régime et qu’inquiétait la «démagogie» des autres candidats. Enfin, le général Odría cherchait à capter le vote des barriadas , c’est-à-dire des quartiers périphériques, où s’entasse une population «marginale» sans conscience de classe ni tradition politique.

Outre le général et les deux candidats réformistes, se présentèrent au suffrage les chefs de groupes d’extrême gauche et un candidat de la démocratie chrétienne. Du point de vue numérique, ces candidatures ne rallièrent qu’un pourcentage limité de voix. Mais elles exercèrent un double effet, d’une part sur la campagne, dont elles radicalisèrent le style, de l’autre sur le résultat de l’élection, dont elles aggravèrent l’incertitude. Belaúnde se crut obligé de faire assaut de rhétorique pour ne pas être en reste avec l’extrême gauche. En outre, la Constitution péruvienne stipulant que si aucun des candidats n’obtenait le tiers des suffrages, c’était au Congrès à désigner le président de la République, elle donnait à la «petite gauche» et à la démocratie chrétienne le moyen de bloquer le système.

Le coup d’État de 1962

Dès les premiers résultats des élections qui se déroulèrent le 16 juin 1962, le danger d’une intervention militaire s’affirma. Aucun des trois principaux candidats n’atteignit le pourcentage requis pour l’élection. Selon le dépouillement officiel, Haya fut en tête, mais d’une faible longueur. Aussitôt, son concurrent, Belaúnde, et les anti-apristes de toujours, en particulier El Comercio , parlèrent de «fraude» et demandèrent l’annulation des élections. Or, la loi électorale avait confié aux forces armées le soin d’assurer la «régularité du scrutin». Les chefs militaires furent donc priés de devenir les arbitres du jeu électoral. Le tribunal que la Constitution avait chargé de ce contentieux s’efforça discrètement mais fermement de défendre ses prérogatives. Mais la lenteur des opérations de dépouillement, de vérification et de validation permettait aux candidats évincés de multiplier les déclarations fracassantes, les provocations à l’émeute, et l’appel au soldat. Finalement, le 18 juillet 1962, l’armée annula les élections et déposa le président Prado.

Des trois coups d’État militaires qui jalonnent l’histoire politique de 1945 à 1968, celui de 1962 se distingue par plusieurs caractères originaux. À la différence de celui de 1948, il n’intervint pas dans une conjoncture de crise générale. Ce qui a frappé les contemporains, c’est qu’il était présenté par ses auteurs non seulement comme allant de soi mais comme un golpe institucional , c’est-à-dire comme l’initiative non d’un seul officier mais de l’institution militaire dans sa totalité. En outre, en prétendant qu’ils n’intervenaient que pour annuler les effets de la «fraude», les chefs de l’armée invoquaient une conception très originale, dont ils feront en 1968 l’usage le plus extensif, par laquelle ils s’affirmaient non seulement comme les garants, mais encore comme les interprètes de la Constitution et les protecteurs de la République. En fait, comme ils avaient pris soin de préciser qu’ils convoqueraient à de nouvelles élections dans un délai de un an, le seul effet – au moins immédiat – du coup d’État fut d’empêcher l’arrivée à la présidence de Haya de la Torre et d’aplanir les voies devant Fernando Belaúnde, qui fut effectivement élu président de la République en juin 1963.

Le régime Belaúnde: de l’ouverture à l’impasse

Plus que les objectifs d’un nouveau président, c’est son style qui frappe et lui vaut d’abord un capital de confiance et de sympathie. Belaúnde proclame bien haut ses intentions réformistes. Il veut briser la toute-puissance de l’oligarchie, limiter les empiétements des entreprises étrangères. À cet effet, il annonce dans son premier message au Congrès (28 juill. 1963) son intention de déposer un projet de réforme agraire et de régler l’irritante question de la Brea y Pariñas, gisements pétroliers d’ailleurs fort médiocres, exploités par une filiale de la Standard Oil, sur la propriété desquels un litige oppose la firme étrangère à l’État péruvien. Mais cette «ouverture à gauche» est compensée par les appuis que le président s’est assurés auprès des plus anti-apristes des conservateurs, et surtout parmi les chefs de l’armée. Malheureusement pour lui, Belaúnde ne dispose pas de majorité parlementaire.

Si l’on cherche à expliquer comment une position initialement favorable s’est détériorée au point qu’au moment de sa chute, en 1968, Belaúnde ne pouvait plus compter que sur la loyauté de quelques amis personnels, outre les données relatives à la psychologie du président, il faut distinguer un ensemble de raisons qui constituent un tableau clinique de la crise générale du régime politique péruvien. Il faut d’abord souligner la mauvaise gestion financière et l’orientation imprudente de l’investissement public. Le déficit budgétaire est produit par une augmentation très marquée des dépenses d’éducation, par la mise en chantier de travaux publics, spécialement de routes, de voies de pénétration (la fameuse route marginale de la selva ), de logements. Les ressources de l’État restent insuffisantes malgré une très sensible augmentation des impôts – surtout indirects. Le financement des dépenses publiques repose donc d’une manière croissante sur le crédit extérieur et sur des facilités inflationnistes que le Trésor s’assure auprès de la Banque de réserve. Il est vrai que, pendant toute cette période, l’expansion de l’économie péruvienne se poursuit à un rythme rapide. Les exportations bénéficient, en effet, de conditions très favorables. Le sucre (en partie à cause du blocus américain de Cuba), le coton, les minerais (en particulier le cuivre, dont le Pérou produit des quantités appréciables après 1956), sont bien placés. En outre, les ventes de farine de poisson, qui avaient débuté très modestement à la fin des années 1950, constituent une recette croissante, qui atteint en 1965 environ 20 p. 100 des exportations péruviennes. Pourtant, Belaúnde se trouve, en 1967, obligé de dévaluer le sol à le suite d’une crise qui résulte à la fois de la montée des importations, de l’accroissement de la dette extérieure et de la méfiance des détenteurs de monnaie péruvienne, et qui touche des couches de plus en plus larges de la population au fur et à mesure que s’accélère la hausse des prix.

Face à ce problème assez banal de la balance des paiements, le président Belaúnde s’emploie à faire voter, par un Congrès réticent, un plan de stabilisation (réduction des dépenses publiques, aménagement de la fiscalité, resserrement du crédit), qui constitue la contrepartie des concours étrangers qu’il recherche – en particulier auprès du Fonds monétaire international – pour obtenir la consolidation de la dette extérieure péruvienne. En fait, la liberté de manœuvre de Belaúnde est devenue très étroite, notamment parce qu’il ne peut pas compter sur l’appui du Congrès. Les rapports de Belaúnde avec l’opposition parlementaire sont d’autant plus délicats que celle-ci est composée non seulement de l’A.P.R.A. mais des partisans du général Odría. Cette association, dénoncée aussi bien par l’extrême gauche, qui ne se fait pas faute de condamner la «trahison» apriste, que par les balaundistas , qui soulignent l’«immoralité» de cet arrangement a la criolla , entrave l’action du président.

Ce blocage parlementaire rend la gestion des affaires publiques de plus en plus malaisée. Il est vrai qu’une sorte de division du travail s’était instaurée entre le président et le Congrès. Le premier s’est assuré l’initiative en ce qui concerne les investissements publics, d’autant plus qu’une partie du financement en est assurée par des crédits extérieurs que le président négocie lui-même. Le Congrès renchérit en ce qui concerne certaines dépenses à caractère social, comme l’éducation, mais surtout, le Parlement, qui tient les cordons de la bourse en matière fiscale, rejette les demandes de majoration d’impôt, en diffère l’examen, ou en réduit le montant.

Enfin les représentants au Congrès des grands propriétaires terriens vident d’une partie de son contenu le projet de réforme agraire présenté par Belaúnde, en excluant en particulier de son champ d’application les grands domaines agro-industriels de la région côtière qui produisent le sucre exporté par le Pérou.

Le gouvernement n’ayant pas, du fait de ces blocages, la possibilité de faire appliquer un programme de réformes relativement modéré, de vastes secteurs de la société, stimulés par l’exemple de la révolution cubaine, durcissent leur opposition. L’agitation s’étend en particulier sur les hauts plateaux et les vallées chaudes comme la Convention où elle est dirigée par le leader trotskiste Hugo Blanco. La petite bourgeoisie intellectuelle, rassemblée dans des partis guévaristes comme le M.I.R. ou l’E.L.N., forme des colonnes de guérilla dans cette région et dans celle d’Ayacucho. L’armée intervient brutalement et l’on dénombre de nombreuses victimes, en particulier au sein de la population indienne qui n’avait pas mal accueilli les rebelles. Un groupe de jeunes officiers appartenant à l’armée de terre est alors convaincu de la nécessité de réaliser de profondes réformes avant que la situation ne devienne incontrôlable. Ces militaires «nasséristes» avaient en outre été préparés, idéologiquement et concrètement, à l’exercice du pouvoir à l’intérieur du Centre des hautes études militaires (C.A.E.M.).

Le gouvernement des militaires nationalistes (1968-1975)

La facilité avec laquelle les militaires dirigés par le général Juan Velasco Alvarado s’emparèrent du pouvoir, en octobre 1968, sanctionnait l’échec du gouvernement de Fernando Belaúnde Terry, incapable de mener à bien les réformes essentielles contenues dans son programme électoral. Un scandale retentissant, concernant la signature d’un contrat extrêmement favorable aux intérêts de l’International Petroleum Company, filiale de la compagnie américaine Standard Oil, avait, en août 1968, préparé le coup d’État des militaires nationalistes.

Le nouveau régime ne tardait pas à reconnaître les gouvernements de Cuba et de la Chine populaire et à s’affirmer comme un des leaders du groupe des non-alignés. L’International Petroleum Company fut immédiatement nationalisée, ce qui déclencha une crise entre les gouvernements du Pérou et des États-Unis. D’autres entreprises étrangères passèrent progressivement sous le contrôle de l’État: douze complexes agro-industriels de la région côtière produisant l’essentiel du sucre exporté par le Pérou, les mines et les propriétés agricoles de la compagnie américaine Cerro de Pasco, les filiales de la Chase Manhattan Bank et de l’International Telegraph Telephon (I.T.T.)...

Un certain nombre d’entreprises nationalisées furent transformées en «communautés industrielles», à l’intérieur desquelles la redistribution progressive d’actions aux travailleurs aurait dû finalement permettre à ces derniers de contrôler 51 p. 100 du capital. Les «entreprises de propriétés sociales» constituaient par ailleurs une tentative originale d’autogestion. Parallèlement étaient accomplis d’importants efforts en faveur de l’alphabétisation. Une réforme de l’enseignement était mise en chantier. Les grands organes d’information passaient sous le contrôle de l’État. On tenta d’organiser les habitants des bidonvilles (qui regroupent 50 p. 100 de la population de la capitale), afin d’améliorer leurs conditions de vie.

Mais l’action la plus spectaculaire et la plus ambitieuse du nouveau gouvernement fut la réforme agraire. Elle avait pour but de faire disparaître les formes de production archaïques dans les campagnes, qui non seulement freinaient le développement de la production, mais étaient aussi la source de tensions constantes. En élevant le niveau de vie des populations paysannes, elle devait également permettre l’élargissement du marché interne, qui serait ainsi capable d’absorber la production des nouveaux secteurs de l’industrie nationale.

Dans la sierra – montagnes et hauts plateaux – où se concentre la plus grande partie de la population rurale, régnait en 1968 une situation néo-féodale: entre les mains de 0,4 p. 100 des propriétaires étaient concentrées 75,9 p. 100 des terres, tandis que 83,2 p. 100 des propriétaires se partageaient 5,5 p. 100 des terres les plus médiocres. Sur les latifundia, le paiement des journaliers s’effectuait en nature, ou par l’octroi du droit de cultiver une parcelle de terre. Les châtiments corporels infligés par les grands propriétaires aux ouvriers agricoles étaient monnaie courante.

Jusqu’en 1976, date où fut officiellement déclarée achevée la réforme agraire, 7 millions d’hectares furent expropriés: en principe tous les domaines dont la superficie était supérieure à 50 hectares de culture dans la sierra et à 15 hectares sur la côte. Une partie insignifiante des terres fut attribuée de manière individuelle. Les grandes propriétés furent regroupées sous formes d’unités coopératives comme les coopératives agraires de production (C.A.P.), en particulier sur la côte, ou les sociétés agricoles d’intérêt social (S.A.I.S.), sur les hauts plateaux. Dans ces dernières, non seulement étaient membres de droit les ouvriers agricoles des anciens domaines – peones –, mais également les communautés indiennes à qui était laissée la liberté de s’associer, en tant que telles, à la coopérative. En retour, une partie des bénéfices réalisés par cette dernière devaient être consacrés à des travaux d’infrastructures dont elles auraient bénéficié: routes, écoles, canaux d’irrigation, etc.

Pour appliquer ce vaste programme de réformes, le gouvernement militaire eut les mains relativement libres jusqu’en 1975. En effet, les partis populistes et centristes comme l’Action populaire de Belaúnde Terry ou l’Action populaire révolutionnaire américaine de Haya de la Torre s’opposèrent à la confiscation du pouvoir par les militaires avec lesquels ils refusèrent de collaborer. Mais cette opposition était rendue malaisée par le fait que les militaires appliquaient, dans une large mesure, les réformes que ces partis n’avaient jamais réussi à imposer.

Le problème pour le gouvernement du général Velasco Alvarado fut plutôt de créer, au niveau populaire, un courant d’appui aux réformes, sans risquer des débordements. C’est la raison pour laquelle le Parti communiste péruvien de Jorge del Prado, qui offrait pourtant aux militaires un appui quasi inconditionnel, resta marginalisé. L’influence réduite du Parti démocrate-chrétien ne permettant pas d’en faire un instrument efficace au service du gouvernement, celui-ci créa le Service national d’appui à la mobilisation sociale (Sinamos). Cet organisme, chargé à la fois de prendre des initiatives sur le plan de l’amélioration des conditions de vie de la population, en particulier dans les bidonvilles et dans les campagnes, de diffuser l’idéologie «humaniste, nationaliste et chrétienne» du gouvernement militaire, bien qu’il ait été «infiltré» par des militants de gauche et d’extrême gauche, se transforma peu à peu en appareil de caractère bureaucratique et corporatiste.

Les insuffisances et les contradictions du gouvernement militaire sur le plan politique n’eurent pas de conséquences apparentes jusqu’en 1975. En effet, la politique de réformes et l’action déterminée du pouvoir eurent un impact favorable sur les masses populaires. Ces dernières, n’étant pas directement associées à la mise en œuvre des transformations dont elles devaient bénéficier, adoptèrent une attitude attentiste qui laissa d’abord le champ libre au gouvernement. Mais, lorsque la situation commença à se dégrader et que leurs espoirs furent déçus, elles basculèrent dans l’opposition. L’audience de l’extrême gauche s’accrut alors de façon considérable, obligeant le Parti communiste et la C.G.T. à durcir leur position. L’influence de l’A.P.R.A. augmenta également. Le parti de Haya de la Torre commença une campagne qui visait à l’associer à l’exercice du pouvoir. À titre d’avertissement, il manipula les violentes manifestations de février 1975 qui, parties des bidonvilles, dégénérèrent en scènes de pillage dans le centre de Lima. Ces incidents sonnèrent le glas du gouvernement du général Velasco Alvarado. Ce dernier, qui parfois imposa à l’ensemble de l’armée les tentatives les plus radicales de transformation, n’avait pas réussi à donner une véritable assise populiste à son régime. Rongé par la maladie (il devait décéder en décembre 1977), il fut renversé par ses pairs le 28 août 1975 et remplacé par le général Morales Bermúdez. Celui-ci ne tarda pas à se débarrasser des généraux progressistes comme Fernández Maldonado ou Leonidas Rodríguez. Il put alors annoncer officiellement la fin de la «première» phase du régime militaire.

Un échec essentiellement économique

En fait, ce virage spectaculaire était essentiellement dû à l’échec économique des réformes entreprises par le gouvernement Velasco. Celui de la réforme agraire tient d’abord au modèle de développement choisi par les militaires: il visait à privilégier, dans un premier temps, le développement des secteurs industriels, qui devait ensuite servir à celui des campagnes. Les excédents produits par les secteurs agricoles tournés vers l’exportation, tels que les coopératives sucrières de la côte et le domaine d’élevage de la sierra, étaient destinés à être réinvestis dans le secteur secondaire ou dans la modernisation des mines. Quant à la plupart des anciens latifundia improductifs transformés en coopératives, ils ne bénéficièrent d’aucun investissement. Gérés bureaucratiquement par des fonctionnaires nommés par le gouvernement, ils sont le plus souvent devenus le théâtre de l’incurie et de la corruption. Les paysans appartenant aux communautés indiennes qui les entouraient, n’ayant le plus souvent reçu aucun bénéfice de la création des coopératives, ont déclenché depuis 1977 une vague d’invasions de leurs terres – qui très souvent leur appartenaient avant la constitution des latifundia pendant la période coloniale – en particulier dans la région de Cuzco.

D’une manière générale, le produit interne brut progressa en moyenne de 6 p. 100 durant les cinq premières années de gouvernement militaire. Sur la base 100 de 1968, les salaires ouvriers atteignaient l’échelle 128 en 1975. Mais, parallèlement, la dette extérieure passait de 1 à 3 milliards de dollars. L’inflation atteignait 23,6 p. 100 en 1975. L’impact de la crise internationale, la baisse des cours du cuivre (principal produit d’exportation), la diminution de la production de farine de poisson (nationalisée en 1974), les résultats finalement décevants de la recherche pétrolière furent les détonateurs de la crise.

Celle-ci eut pour conséquence une violente agitation sociale, se traduisant en particulier par six grèves générales massivement suivies entre 1977 et 1979, et l’utilisation de méthodes de plus en plus répressives par les militaires. Cette montée de l’opposition s’est également manifestée à l’occasion de l’élection de l’Assemblée constituante où la gauche obtint 30 p. 100 des sièges (16 p. 100 pour les seuls partis trotskistes et maoïstes).

La politique du gouvernement militaire durant cette «deuxième phase de la révolution», dirigée par le général Francisco Morales Bermúdez, fut de revenir à l’orthodoxie: remise au secteur privé d’un certain nombre d’entreprises nationalisées (flotte de pêche, presse, etc.); arrêt d’expériences telles que les communautés industrielles ou les entreprises de propriété sociale; appel accru au capital étranger; rapprochement avec les États-Unis; acceptation, en échange de nouvelles lignes de crédit, de la politique définie par le Fonds monétaire international (augmentation des impôts directs et indirects, en particulier sur l’essence, réduction des dépenses publiques, réduction du personnel dans les secteurs publics et privés, etc.).

L’autre volet de la politique du gouvernement militaire a été, nous l’avons vu, d’élaborer un calendrier prévoyant la remise du pouvoir à un gouvernement civil. Le plan initial impliquait un rapprochement entre l’armée et son adversaire traditionnel, l’A.P.R.A. Mais la mort d’Haya de la Torre vint brouiller les cartes.

L’alternance démocratique

La première étape de ce processus fut l’élection d’une Assemblée constituante, le 18 juin 1978. La nouvelle Constitution fut achevée le 6 juillet 1979, peu avant la mort du président de l’Assemblée, Haya de la Torre, le 2 août. Elle établit un régime présidentiel tempéré par le pouvoir législatif du Congrès, mais qui revint sur bien des réformes mises en œuvre par le régime précédent.

Les élections présidentielle et législatives ont lieu le 18 mai 1980 et voient pour la première fois voter les analphabètes. Avec plus de 45 p. 100 des suffrages, l’Action populaire de Fernando Belaúnde, qui s’était abstenue de participer à l’élection précédente, obtient un triomphe sur l’A.P.R.A. (27,4 p. 100) et la gauche (13,85 p. 100). Le nouveau président, qui a l’appui des États-Unis, confie la présidence du Conseil et le ministère des Finances à Manuel Ulloa. Celui-ci applique une politique résolument libérale qui lui vaut la confiance du Fonds monétaire international: large ouverture aux produits étrangers, renchérissement du crédit, facilités accordées aux entreprises multinationales, limitation des investissements publics, fin de l’autogestion. Cette politique, poursuivie par ses successeurs, Fernando Schwalb, Sandro Mariátegui et Luis Pércovich, non seulement n’a pas produit les résultats attendus, mais a rendu le pays plus vulnérable encore aux effets de la crise internationale. En 1983, le Pérou a battu tous ses records en matière de déficit budgétaire (9 p. 100 du P.I.B.), de chute de la production (face=F0019 漣 12 p. 100) et des ressources fiscales (face=F0019 漣 30 p. 100). À la veille des élections du 14 avril 1985, le déficit du secteur public était de 漣 8 p. 100, comme celui de la balance des paiements, l’inflation dépassait 200 p. 100 et la dette extérieure (14 milliards de dollars) plaçait le gouvernement dans une virtuelle situation de cessation de paiement. Le pouvoir d’achat des Péruviens avait baissé de 40 p. 100 par rapport à 1980, et plus de 50 p. 100 de la population active appartenait au secteur informel de l’économie.

Les élections générales ont marqué la déroute de l’Action populaire – moins de 6 p. 100 des voix – et la lutte s’est circonscrite entre le candidat de la Gauche unie (U.I.), Alfonso Barrantes, 32 p. 100 des voix, et celui de l’A.P.R.A., Alan García, qui triomphe avec 47,74 p. 100 des voix. Après avoir manqué de peu la majorité absolue dès le premier tour, ce dernier a ensuite bénéficié du retrait de tous ses adversaires et a été proclamé, le 28 juillet 1985, président de la République.

Il était, à trente-six ans, le plus jeune leader politique à avoir jamais occupé cette fonction au Pérou. Après avoir nommé Luis Alva Castro Premier ministre, Alan García a d’abord tenté d’appliquer une politique nationaliste et progressiste, en prenant en particulier le contrôle d’entreprises étrangères et en nationalisant le système financier, le 8 juillet 1987. Un effort particulier a été accompli en faveur des populations défavorisées des Andes et, en avril 1986, des titres de propriété ont été distribués aux communautés indiennes. En mars 1987, une ambitieuse loi de décentralisation a été promulguée.

Mais ces mesures progressistes ont été rapidement contrariées par le sabotage de l’appareil de son propre parti, l’A.P.R.A., les oppositions conjuguées de l’extrême gauche marxiste et de la droite libérale, et finalement l’incohérence et la démagogie du gouvernement lui-même. En outre, il s’est montré incapable de contrôler les violations systématiques et massives des droits de l’homme par l’armée (en particulier plusieurs massacres de militants du Sentier lumineux dans les prisons). Corruption, trafic de drogue et actions de guérilla n’ont cessé de prendre de l’ampleur durant la seconde partie de son mandat. Bien que le gouvernement ait recommencé, en 1989, à appliquer les recommandations du F.M.I., l’hyperinflation atteignait 3 000 p. 100 cette même année (7 649 p. 100 en 1990), qui était la dernière du mandat d’Alan García, et, pour la deuxième année consécutive, la croissance était largement négative (– 12 p. 100).

La démagogie populiste du gouvernement a discrédité la classe politique dans son ensemble. Au premier tour de l’élection présidentielle du 8 avril 1990, alors que l’on attendait une large victoire du candidat de la droite unie (Fredemo), l’écrivain Mario Vargas Llosa, celui-ci n’obtenait que 33 p. 100 des voix, suivi de près par le candidat surprise, l’ingénieur agronome d’ascendance japonaise, Alberto Fujimori (30 p. 100), contre 20 p. 100 à l’A.P.R.A. Fujimori remportait le second tour avec plus de 61 p. 100 des voix, contre 38 p. 100 pour Vargas Llosa. La gauche, divisée, était laminée.

Le nouveau gouvernement, pour redresser une situation économique catastrophique, alors qu’il avait fait campagne contre le programme politique libéral du Fredemo, a pris, le 8 août 1990, des mesures ultralibérales connues sous le nom de «Fujishock»: prix de l’essence multiplié par trente, du pain par cent soixante-dix, augmentation de celui des pâtes de 286 p. 100, etc. Cette politique, à la suite d’un accord avec le F.M.I. en 1991, s’est poursuivie par la privatisation des entreprises publiques et des services, la proclamation de la liberté des prix et des autorisations élargies de licenciements. Cependant, l’inflation atteignait encore 30 p. 100 en 1993, et le coût social de cette politique était extrêmement élevé: 80 p. 100 de la population étaient au chômage ou travaillaient dans le secteur informel. Le pouvoir d’achat des classes moyennes et des salariés avait chuté de 70 p. 100 entre 1990 et 1993.

Le président, dont la cote restait cependant élevée dans les sondages au début de l’année 1994 (60 p. 100 d’opinions favorables), faute de relais politiques structurés, s’est essentiellement appuyé sur l’armée. Pour consolider son régime «populiste autoritaire», à la fin de 1991, il a tenté de faire passer une série de décrets conférant à l’exécutif et aux militaires le monopole de la lutte contre la guérilla et contre le trafic de cocaïne. Le Congrès s’y étant opposé, il a décrété, le 5 avril 1992, la dissolution des deux Chambres et engagé un processus de révision constitutionnelle. La pression internationale a obligé le gouvernement à procéder à l’élection d’une Assemblée constituante, en novembre 1992, et à des élections municipales, en janvier 1993.

Alberto Fujimori a remporté un important succès politique avec l’arrestation, le 12 septembre 1992, du principal leader du Sentier lumineux, Abimaël Guzman, et de la plupart des membres de son état-major. Condamné à la prison à vie, celui-ci, un an plus tard, à la suite de l’action des services secrets dirigés par un conseiller du président, Vladimiro Montesinos, a appelé ses partisans à mettre fin à la lutte armée. Ce retournement spectaculaire a contribué à affaiblir encore le mouvement, mais une fraction de ce dernier – le Sentier rouge – s’est réorganisée, à la fin de 1993, pour poursuivre la lutte armée. Dans le domaine de la lutte antidrogue, le gouvernement a dû, à la suite de campagnes de presse, faire traduire en justice des dizaines d’officiers, jusqu’au grade de général, qui, sous couvert de combattre le Sentier lumineux dans la vallée amazonienne du Huallaga, participaient activement au trafic de cocaïne.

Après avoir fait modifier la Constitution, Alberto Fujimori peut être candidat à l’élection présidentielle de 1995. Outre son succès contre la subversion, il peut se prévaloir d’un retour à la croissance du P.I.B. (7 p. 100 en 1993, plus de 5 p. 100 en 1994) et d’une reconstitution des réserves monétaires (2,5 milliards de dollars au milieu de 1994), grâce, il est vrai, à un apport massif de narcodollars.

Pérou Familier. Ce n'est pas le Pérou, cela ne rapporte pas une fortune. ● Pérou (expressions) Familier. Ce n'est pas le Pérou, cela ne rapporte pas une fortune.

Pérou
(république du) (República del Perú), état andin d'Amérique du S., sur le Pacifique, au S. de l'équateur et au N. du Chili; 1 285 215 km²; 20 200 000 hab. (croissance: près de 2,5 % par an). Cap. Lima. Nature de l'état: rép. présidentielle. Langues off.: esp. et quechua. Monnaie: sol. Pop.: Amérindiens (46 %), métis (38 %), Blancs (12 %). Relig.: cathol. (93 %), off.; cultes amérindiens. Géogr. phys. et hum. - Le relief s'ordonne en trois bandes parallèles. à l'O., la côte pacifique est un désert frais et brumeux. Au centre, la cordillère des Andes (6 768 m au Huascarán), volcanique et affectée de séismes, connaît un climat plus sain et groupe la majorité des hab. dans les vallées et sur l' Altiplano, large plateau au S. Les plaines de l'E., tropicales humides et forestières, comptent moins de 5 % des hab. La population est urbanisée à 70 %. écon. - L'agriculture emploie encore le tiers des actifs, sans couvrir les besoins. La pêche occupe le 4e rang mondial. La farine de poisson et le café représentent 20 % des exportations. Le Pérou est une puissance minière: cuivre, zinc, plomb, argent; un peu de pétrole et d'or. La coca occupe le 1er rang mondial; son revenu équivaudrait à 70 % des exportations officielles. L'hydroélectricité est importante. En 1996, la signature avec Shell d'un accord pour exploiter le gisement de gaz de Camisea est porteuse d'espoirs. L'industrie n'emploie qu'un peu plus de 10 % des actifs. Sous-équipé, le pays souffre d'une situation écon. dramatique, aggravée par la guérilla: la misère s'étend, ainsi que la violence urbaine. Depuis 1990, la nouvelle admin. a adopté des mesures draconiennes pour rétablir l'économie, mais leur coût social est élevé. En contrepartie d'un rééchelonnement de sa dette, le Pérou libéralise son commerce. Hist. - Terre d'anc. civilisation, le Pérou fit partie (XIIe s.) de l'Empire inca, dont la cap. était Cuzco (V. Incas). Après la destruction de cet empire par Pizarro (1533), le Pérou constitua la base des conquêtes espagnoles, avec Lima pour métropole. Les mines d'argent de Potosí (auj. en Bolivie), exploitées dès 1545, assurèrent la richesse du Trésor espagnol jusqu' au XVIIIe s., époque de crise écon. (fuite de la main-d'oeuvre indienne, archaïsme des tech.); la vice-royauté du Pérou, créée en 1543, se scinda et cessa de couvrir toute l'Amérique espagnole. L'indépendance, proclamée en 1821 par San Martín, fut définitivement acquise par la victoire de Sucre à Ayacucho (1824), mais des dictateurs encouragèrent l'appropriation des terres indiennes par les latifundia. Le pays sortit épuisé de la guerre du Pacifique (1879-1883) qui l'opposa au Chili, auquel il céda ses prov. du S. En revanche, la guerre contre l'équateur (1941-1942) lui rapporta trois prov. (170 000 km²). En 1924, Raúl Haya de la Torre fonda l'Alliance pop. révolutionnaire américaine (A.P.R.A.) pour promouvoir la réforme agraire et défendre la pop. indienne. L'A.P.R.A. devint de plus en plus conservatrice. à partir de 1961, la lutte contre les guérillas paysannes renforça le pouvoir de l'armée. En 1968, une junte entreprit des réformes et tenta une ouverture vers les pays socialistes, mais l'autoritarisme des "officiers progressistes" et l'isolement (les È.-U. cessèrent toute aide écon.) accentuèrent la crise économique. En 1980, elle remit le pouvoir aux civils, qui durent faire face, plus encore que la junte, à la guérilla maoïste du Sentier lumineux. élu prés. de la Rép. en 1985, le candidat de l'A.P.R.A., Alan García, rompit avec le F.M.I. et nationalisa dix grandes banques en 1987. En 1990, le libéral A. Fujimori, candidat indépendant, fut élu. En avril 1992, soutenu par l'armée, il a réalisé un coup d'état civil. Malgré l'arrestation de son dirigeant Abimaël Guzman (sept. 1992), le Sentier lumineux a étendu son implantation dans le pays. En 1995, l'équateur a attaqué, en vain, le Pérou pour lui reprendre les provinces perdues en 1942, et Fujimori a été réélu. En 1997, il s'est montré inflexible à l'égard des guérilleros qui retenaient des otages dans l'ambassade du Japon et furent capturés ou tués.

⇒PÉROU, subst. masc.
A.Vx. Grosse fortune, grosse somme d'argent. Gagner le Pérou. La menace du rhume négligé est pour les médecins ce que le purgatoire est pour les prêtres, un pérou (CHAMFORT, Max. et pens., 1794, p.48).
B.Expr. fam. Ce n'est ou c'est pas le Pérou. Ce n'est pas grand chose.
1. [En parlant d'une pers.] Vieilli. Qu'un homm' qui n'a pas le sou, C' n'est pas l' pérou (BRAZIER et DUMERSAN, Le Coin de rue, 1820, p.25 ds QUEM. DDL t.19).
2. [En parlant d'une chose, notamment d'un avantage, d'une somme d'argent] Oh! le gaillard a du chemin à faire, pour rattraper le temps perdu, s'écria l'oncle Cardot, car finir par un accessit? (...) ce n'est pas le Pérou! (BALZAC, Début vie, 1842, p.429). Quatre francs par jour, environ. Vous me direz. —Ce n'est pas le Pérou (COURTELINE, Femmes d'amis, Tortillard, 1893, p.52).
C.PHARM. Baume du Pérou. Baume tiré de la résine d'un arbre d'Amérique latine, utilisé dans diverses préparations thérapeutiques et en parfumerie. V. myroxyle ex.
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. 1835. Étymol. et Hist.1. 1661 je suis un ambulant pérou (N. DORIMOND, La Roselie, p.67); 1735 sa femme est un Pérou (GALLET, La Précaution inutile ds J. Bouché, Gallet et le Caveau, t.2, p.140); 1750 plus heureux que l' Perou (Le Paquet de Mouchoirs, p.IX ds Mél. Gossen, t.1, 1976, p.311); 1790 ce n'est pourtant pas le Pérou qu'un bougre comme ça! (HÉBERT ds QUEM. DDL t.19); 2. 1688 l'opéra, c'est un Pérou sens peu clair, peut-être «c'est une grande source de richesses» (REGNARD, Divorce, I, 7); 1690 c'est un Pérou (en parlant d'une affaire fort lucrative, où il y a à faire des gains inconnus) (FUR.). Empl. comme nom commun de Pérou, contrée de l'Amérique du Sud riche en mines d'or et d'argent. [Dans ces loc., pérou fait peut-être référence à un homme, qui serait l'empereur ou l'Inca du Pérou. Les citat. de 1735, 1750 et 1790 semblent étayer cette hyp. Cf. aussi les attest. de 1794, 1795, 1804, 1820 et 1825 fournies par QUEM. DDL t.19].

pérou [peʀu] n. m.
ÉTYM. 1688; nom de pays.
———
I
1 Vx. || Un pérou : un trésor, une fortune (cf. Saint-Simon, Dancourt, Marivaux, in Littré).
2 Loc. (1790). Mod. Ce n'est pas le pérou : c'est une somme bien modeste; c'est d'un rapport médiocre.
0 La ! vous voyez bien !… deux francs !… une heure de fiacre !… v'là-t-y pas le Pérou !
E. Labiche, Frisette, 14.
———
II Baume du Pérou. Myroxyle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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